Rencontre avec JANK : dans les coulisses du street-art et du vandalisme

Street-artiste valencien, JANK s’apparente à ceux qu’on aime appeler les envahisseurs sans pour autant se restreindre à cette pratique. Dans cet article, je souhaitais aborder, au-delà du récit plus classique d’un parcours et d’une démarche artistique, une expérience inhérente au street-art : celle du vandalisme.

Ceci n’est pas un portrait d’artiste

El Señor Jank a conquis les quartiers du centre-ville et de la Saïdia en recouvrant l’espace public par des stickers et des collages représentant les contours graphiques d’une tête de félin, à l’effigie de l’un de ses chats noirs et blancs. C’est ce symbole qui le rend particulièrement reconnaissable. Si vous êtes à Valencia, il y a fort à parier que si vous ne le connaissiez pas, vous ne pourrez désormais plus tourner le regard sans croiser l’une de ses œuvres. Sinon, peut-être que le hasard vous mènera à retrouver l’une d’elles à Paris, Bruxelles, Bordeaux, Prague ou encore, Bologne, Nantes, Bonn ou encore Lisbonne…

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Jank crée dans la rue depuis 2018. L’idée lui est venue spontanément, guidée par sa curiosité et son amour des stickers.

Il n’y avait rien de prémédité, je fais les choses comme je le sens et comme elles attirent mon attention. Mettre des choses dans la rue est une façon plus visible de partager ce que je fais. C’est le jeu, n’est-ce pas ? Comme ceux qui font des tags là-bas. La seule chose est que, comme il ne s’agit pas juste d’un tag, peut-être que cela attire davantage l’attention parce qu’on ne sait pas ce que ce « chat » représente.

Jank

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L’une de ses principales particularités : il réalise ses têtes de chat à la main. Il pourrait en imprimer des quantités plus importantes et en afficher encore plus. Mais il préfère les dessiner lui-même !

Ce que j’apprécie vraiment chez lui, c’est qu’il n’a de cesse d’innover dans ses techniques. Adepte du collage et de la photographie, il se renouvelle en mélangeant les styles et les figures. Du reste, il use tantôt du graphisme et du dessin, puis intègre des clichés de personnages de la vie réelle qu’il retouche pour en faire des montages. Dans le quartier del Carmen, vous remarquerez peut-être : un cosmonaute flottant avec un chat dissimulé derrière la visière, un bébé dont le visage a été remplacé par une tête singe, un touriste photographiant son emblème d’artiste ou encore ses deux petits chats côte à côte.

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Ce sont nos passions communes pour le street-art, Valencia et les chats qui nous ont permis de nous rencontrer et de discuter. Je ne m’étais encore jamais prêtée au jeu du street-art, en allant apposer clandestinement des œuvres dans la rue. En tant qu’amatrice passionnée par cette pratique artistique, je trouve que l’expérience me manquait. Le vandalisme c’est l’essence du street art. Tous les street artistes ont, ou ont eu, une pratique vandale avant d’accéder aux galeries et aux institutions. Investir la rue, c’est en quelque sorte s’ériger en autodidacte.

Jank : un savoir-faire de vandale

Cet été donc, Jank m’a gentiment proposé de choisir une photo de mon chat pour l’imprimer et l’afficher dans le Cabanyal, où il n’avait lui-même encore jamais apposé sa signature. Doublement enthousiaste (c’est mon endroit préféré de la ville), on s’est finalement retrouvés un lundi soir, en plein mois de février, pour être sûrs de croiser le moins de gens possible. Nous voilà, armés d’une pile d’œuvres-papier, prêts à encoller dans tout le quartier !

Dans un grand sac Mercadona, il avait placé : un sceau, un petit balai, une bouteille d’eau, un sachet de colle en poudre, et ses œuvres. Cette organisation répond à deux objectifs : coller vite et discrètement. Il n’a ensuite plus qu’à verser l’eau et la colle dans le sceau et mélanger le tout à l’aide de son petit balai.

Avant de rentrer dans le vif de l’action, Jank doit réfléchir à un emplacement pour interpeller les gens. Certains collages s’inscrivent dans la démarche d’« invasion » et devront pouvoir être repérés instantanément. Il doit également tenir compte de la durée de vie de l’œuvre. Pour les protéger un peu des intempéries, il privilégiera les recoins légèrement couverts, sous un rebord par exemple. S’il a le temps et une perche assez longue, il essaiera de les placer bien en hauteur, hors de la portée de ceux qui pourraient vouloir l’arracher ou taguer par-dessus.


L’oeuvre se situe derrière un supermarché. Apparemment, avec le confinement, la fil d’attente à l’extérieur produit un drôle d’effet : on a l’impression que le CRS frappe directement les gens (qui cachent la porte)
Source : instagram.com/curiosity_2

D’autre part, certaines œuvres ont été pensées pour interagir avec l’environnement. C’est un procédé récurrent dans l’art urbain et c’est une façon plus ludique d’attirer l’attention des passants. Dans la Saïdia, il a placé contre une double porte en métal un CRS muni d’un bélier prêt à la charge. Le rendu est plus vrai que nature !

Tadaaa ! Voici le collage de mon chat avec la petite signature de l’artiste.
Photographie : Invisible Walls

Et c’est avec le même procédé que nous avons intégré la photographie de mon chat. Jank aperçoit au loin l’encadrement d’une porte, au milieu d’un mur de béton, dans une ruelle déserte proche de la plage. Il trempe son balai dans la colle, sort l’impression de mon chat qu’il place sur le balai, vise l’emplacement, colle la photo avant de repasser dessus et de bien lisser. Quelques retouches et le tour est joué ! Le geste est furtif, on dirait presque une chorégraphie : ça a duré 10 secondes à peine. Résultat, on dirait que mon chat est allongé sur le coin de cette porte, à nous contempler malicieusement ou à surveiller les passants dans la rue. Désormais, où que je sois, à Valencia à Paris, il sera toujours là, chez moi ♥

>>> notre article sur le street-art dans les quartiers du Cabanyal-Canyamelar <<<

A la conquête du Cabanyal

Ensuite, on a arpenté les rues en quête d’autres spots en transportant le sceau plein de colle avec le reste du matériel, bien camouflés par le sac de courses au cas où on croiserait la police.

Pour l’affichage des têtes de chat, il lui a fallu 3 secondes à peine, j’en suis témoin ! Il a l’habitude et ce type de collage est plus simple que d’autres œuvres au format plus large et aux contours moins linéaires mais c’est tout de même assez impressionnant. Pour une œuvre plus grande et dont l’emplacement et la disposition sont cruciaux pour lui donner du sens, il se serait probablement cantonné à un secteur avec lequel il est plus familier. Et il n’en aurait collé qu’une seule. En cela, Jank est une âme prudente et tout aussi spontanée. Il est du genre à être inspiré subitement par un endroit, où il retourne alors presque immédiatement pour y placer l’œuvre qui, selon lui, entre en adéquation.

Quartier de Benimaclet, Valencia
Crédit : Jank, Ca La Patata

L’avantage, c’est qu’il a pu en coller une petite dizaine dans le quartier ce soir-là, et en très peu de temps. Espérons que cela a également été l’occasion de faire du repérage pour qu’il s’y aventure à nouveau…

Les quelques témoins présents dans la rue n’ont pas eu de réactions. D’après son expérience, les gens réagissent rarement ou seulement par curiosité et intérêt bienveillant.  Nous n’avons pas non plus croisé la police, par chance !

J’espère que ce récit personnel vous aura permis de vous familiariser, au-delà de votre imaginaire, avec le travail d’un artiste et la pratique vandale. Si le sujet vous a plu, nous projetons d’en approfondir certains aspects bientôt 🙂

Remerciements à Jank de m’avoir laissé l’accompagner ce soir-là, d’accepter de répondre à mes milliards de questions et à ces moments de partage autour d’une bière !

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