fresque de ROA représentant un squelette animal

Un quartier en construction : Paris Rive Gauche dans le 13e arrondissement

Enfin un deuxième article ! On a laissé passer les fêtes et nous revoilà, encore plus motivées qu’avant. 🙂
En parlant de fêtes, « Paris est une fête », ça vous dit quelque chose ? C’est un livre d’Hemingway qui raconte son Paris des années 20, ville et vie d’artiste. Moi je voudrais vous raconter mon Paris d’aujourd’hui et l’art urbain qu’on y rencontre. L’essentiel de ma vie parisienne et de mes connaissances sur cette ville se retrouvent dans le 13e arrondissement et plus particulièrement dans le quartier Paris Rive Gauche. J’ai d’ailleurs consacré mon mémoire à ce territoire en y étudiant le lien entre le street art et le patrimoine.

Le 13e est en effet très connu pour son street art. Les grandes fresques, projets monumentaux et internationaux, sont très médiatisés mais le reste de ce qui se passe ici est moins connu. Comment le street art est-il devenu une si grande part de l’identité du 13e ? C’est l’ensemble des projets, légaux, monumentaux mais aussi vandales, qui donne du sens et tout son charme à ce quartier. C’est le 13e que j’aime explorer et faire voir.

Paris Rive Gauche

Dans ce premier article sur ce vaste arrondissement, je vais vous parler d’un quartier en particulier : Paris Rive Gauche. Délimité par la Seine, la gare d’Austerlitz, la longue rue du Chevaleret et le périphérique, ce quartier industriel a été abandonné dans les années 70. Le marché des Halles déménage à Rungis : les Grands Moulins de Paris et les bâtiments frigorifiques de la SNCF entre autres tombent à l’abandon jusqu’aux années 90. Les bâtiments sont en ruine et il n’y a pas d’habitations aux alentours : le contexte est propice aux graffitis. Ils envahissent cette friche industrielle. Paris Rive Gauche obtient le statut officiel en 1991 de Zone d’aménagement concerté (ZAC), ce qui veut dire que c’est une zone en cours d’aménagement.

Pour se situer

C’est notamment ici que s’est construit la nouvelle Bibliothèque nationale François Mitterrand inaugurée en 1995 ainsi que le nouveau campus principal de l’université Paris 7 Paris Diderot qui a déménagé en 2007. Chaque fois que je retourne dans ce quartier après quelques mois d’absence, un nouvel immeuble fait partie du paysage. La société qui aménage Paris Rive Gauche est la Société d’Étude, de Maîtrise d’Ouvrage et d’Aménagement de la Ville de Paris (SEMAPA), présidée par Jérôme Coumet, le maire du 13e arrondissement. Il est très favorable au street art, il adore cet art et s’en sert dans ses politiques culturelles avec son adjointe à la culture Catherine Weigel D’Angelo.

Dans ce quartier est née une grande part des projets street art de l’arrondissement. En 2010, un galeriste s’installe dans la rue Goscinny (la galerie a depuis déménagé bd du Général d’Armée Jean Simon). C’est un professeur d’arts plastiques qui se lance dans l’aventure du marché de l’art. Il ouvre sa première galerie et choisit un emplacement pas trop cher : le tout nouveau quartier du 13e, bien loin du Marais où s’agglutinent toutes les galeries d’art contemporain. Medhi Ben Cheikh avec sa galerie Itinerrance se consacre pleinement au street art. Il accueille des artistes très connus, mais aussi des artistes émergents. Et pour donner à chacun une grande visibilité et créer un projet d’envergure, il collabore avec la mairie et Jérôme Coumet pour réaliser de grandes fresques sur les immeubles sociaux de l’arrondissement. Il est l’un des précurseurs de ce mouvement d’art urbain à Paris. Il a ouvert la voie avec des projets monumentaux comme la Tour 13, cette exposition dans un immeuble abandonné et investi par des street artistes avant sa destruction, qui a fait tant parler d’elle. Cet événement a en quelque sorte inauguré le parcours de fresques monumentales Boulevard Paris 13 du boulevard Vincent Auriol, le long de la ligne 6 du métro, intitulé auparavant Street Art 13.

Masséna

Pour en revenir à notre secteur Paris Rive Gauche, je vais vous parler un peu plus du micro quartier Masséna coincé entre la rue du Chevaleret, la rue de Tolbiac, la Seine et les maréchaux, où l’université Paris Diderot est installée.

Au moment des travaux de réhabilitation du quartier à partir des années 1990, tous les graffitis ont disparu (sauf aux Frigos, l’ancien bâtiment frigorifique de la SNCF, aujourd’hui transformé en studios d’artistes) pour créer un quartier moderne et immaculé, au style architectural très contemporain qui dénote par rapport au reste de Paris. Masséna est souvent le décor de films qui cherchent un univers New-Yorkais à Paris !

Pourtant, le street art est peu à peu revenu dans le quartier à partir des années 2010. L’arrivée des galeries Itinerrance, puis Le Lavomatik arts urbains, Mathgoth et plus récemment la GCA Gallery et Art&Craft, et la tolérance de la mairie vis-à-vis du street art vandale y a beaucoup joué. Les artistes se sont donc appropriés les nouveaux murs, certes par un biais beaucoup plus institutionnel qu’il y a 50 ans, mais les petites œuvres de street art vandales y prolifèrent tout de même.

La voie Paris – Ivry

Le quartier étant toujours en travaux aujourd’hui, quelques zones en friche sont restées de hauts lieux du graffiti parisien.

Et puis nous sommes aussi à proximité de la gare François Mitterrand et de la gare d’Austerlitz où s’entrecroisent métros, RER et trains, terrains de jeu pour les graffeurs.

Sous le boulevard du Général d’Armée Jean Simon et le tram, on trouve la future voie Paris – Ivry qui constitue un des espaces clés du projet urbain du Grand Paris qui vise à connecter Paris et ses banlieues. En travaux, elle est complètement investie par les graffeurs qui y travaillent jour et nuit.

Fresque en anamorphose de ZAG et SIA sur des escaliers
ZAG & SIA – escaliers de la voie Paris-Ivry

L’œuvre majeure et la plus ancienne de cette zone est la fresque en anamorphose du duo d’artistes Zag & Sia : The 23rd Arcana ou Le Roi et son Fou qui représente Jérôme Coumet (le maire) et Medhi Ben Cheick (galeriste d’Itinerrance), tous deux porteurs du projet fou de « musée à ciel ouvert » dans le 13e, avec le projet Boulevard Paris 13.

Par ailleurs, cette zone se situe juste derrière le Lavomatik – les escaliers amènent directement derrière la galerie – qui rassemble de nombreux street artistes et gère plus ou moins officiellement les murs autour.
N’hésitez pas à aller leur demander des infos sur les artistes des œuvres qui vous intriguent, Benoît et ses collègues sont de vraies ressources !

Les fresques

On trouve dans ce quartier des centaines d’artistes français et internationaux qui gravitent autour des cinq galeries de street art. Au-delà de la tolérance envers le street art vandale, les nouveaux bâtiments publics voient apparaître sur leurs façades de nombreuses fresques autorisées par la mairie, les propriétaires des murs et soutenus par les galeries ou associations de street art. Les écoles sont par exemple supports privilégiés et les artistes ont pu livrer leur vision de l’enfance :

Le festival Groove Your World organisé par l’association Vis Ton Rêve (VTR) en 2016 a investi les murs de la crèche Françoise Dolto avec trois artistes français : Doudou Style, Stoul et Jo Di Bona.

Deux grandes fresques de Doudou Style et Stoul sur les murs de l'école maternelle
De gauche à droite : Doudou Style, Stoul, Jo Di Bona, crèche Françoise Dolto
Fresque de Doudou Style représentant un enfant se peignant sur la poitrine un coeur à l'aide d'un pinceau
Doudou Style
Fresque très coloré de Jo Di Bona représentant nu portrait d'enfant
Jo Di Bona

Stoul tente de représenter une double réalité, celle des petites filles qui rêvent d’être un jour des princesses et celles des femmes adultes qui sont devenues libres et marchent là où on ne les attend pas. Tout en s’inspirant de l’art japonais des origamis ou de l’architecture contemporaine du quartier. Doudou Style prend le parti de représenter un jeune enfant dans toute sa fragilité. Les deux femmes ont créée une continuité entre leurs deux fresques, comme un dialogue sur l’enfance. Jo Di Bona, par son style pop graffiti, reprend également un portrait vibrant d’enfant.

Fresque d'Herakut représentant un enfant avec un casque aux couleurs de la France, touchant le mur où apparaissent des chevaux ailés et un poème.
Herakut – école Primo-Lévy

Rue Goscinny, sur le mur de l’école primaire Primo-Lévi, le duo d’artistes allemand Herakut, représentés par la galerie Mathgoth, ont réalisé une fresque intitulée « La magie existe » aux couleurs de la France. Hommage à Paris après les attentats de 2015 pour redonner un peu de magie et d’espoirs aux enfants surtout, et plus globalement à tous avec ce message visible dans l’espace public.

Fresque de Roa représentant un squelette animal sur l'ascenseur public
ROA – Esplanade Pierre Vidal-Naquet

La fresque squelette de l’artiste belge ROA sur l’ascenseur public devant l’esplanade Pierre Vidal-Naquet et l’université Paris 7 Diderot est une fresque excentrée du parcours Boulevard Paris 13. Elle a été réalisée en 2016 et s’offre à la vue de tous les étudiants et personnels de la fac, et aux habitants du quartier. Pourtant, lors de mes visites, bien des gens qui la voient chaque jour ne savent pas quel animal ce squelette reflète… une petite idée avant de donner votre langue au chat ? La réponse se trouvera à la fin de l’article !

L’historique rue Watt, connue depuis les années 80 pour ses graffitis et affichages d’artistes occupant les Frigos, est, malgré ses travaux de réaménagement, toujours support de plusieurs grandes fresques et a de nombreuses autres petites œuvres vandales.

Fresque en relief de Bordalo Segundo représentant un lémurien, constitué d'objets plastique cloués au mur.
Bordalo II – rue Watt

Bordalo II, artiste portugais, a réalisé une fresque en février 2019. L’artiste présentait à ce moment une grosse exposition organisée par Mathgoth hors de leur espace de galerie habituel, mais tout de même à deux pas, Avenue de France. Pour l’occasion, il avait réalisé deux fresques in situ dans le quartier dont ce lémurien rue Watt. C’est un artiste engagé politiquement sur l’environnement et la cause animale. Il conçoit des « Trash Animals » en sculpture avec du plastique et des objets déchets, trouvé dans des décharges illégales à proximité des lieux de création.

Longue fresque du collectif Mission pas Impossible représentant des fleurs de lotus et un visage de profil
Collectif Mission [pas] Impossible – rue Watt (aujourd’hui recouverte)

Le collectif de femmes pluridisciplinaire Mission [pas] Impossible y a réalisé en 2017 une grande fresque, en faisant un appel aux dons sur la plateforme Kiss Kiss Bank Bank pour obtenir le matériel nécessaire. Une nouvelle fresque d’Etnik vient de la recouvrir, soutenu par la galerie GCA en décembre 2019.

Les envahisseurs

Aux coins des rues du quartier, on retrouve très souvent plusieurs mêmes artistes avec leurs petites œuvres collées aux murs.

Il y a le fameux John Hamon et ses affiches autoportraits, qui atteignent le degré zéro de l’art comme il aime le proclamer. Ou A2, cet artiste amoureux de l’espace urbain et anarchiste qui colle à chaque coin de rue ses plaquettes de bois, symboles anarchistes déclinés en cœur, ou des portraits d’anarchistes de renoms tels que Louise Michel dans tout Paris. On en retrouve toute une ribambelle de toutes les couleurs dans notre quartier.

Ou encore Invader, le père sacré de nos artistes « envahisseurs » comme j’aime les appeler, avec une mosaïque aux proportions inhabituelles qui rend hommage à l’ascenseur public de la rue Jean Antoine de Baïf avec un Space Invader qui décolle, bien que cet ascenseur ne décolle pas souvent… Petite blague d’artiste urbain ?! On peut également retrouver quelques autres petits Invaders dans le quartier… Je n’en dirai pas plus, à vos applications !

Il y a aussi Cali O, un nouveau venu dans le quartier. Artiste londonien qui colle des petits robots en mosaïques sur le modèle d’Invader qu’il suit d’ailleurs à la trace lors de ses quelques voyages à Paris.
Autre mosaïste, Mr Djoul, qui crée une invasion extraterrestre avec ses petits aliens qui nous surprennent dans tout Paris.
Et Shadee K qui a commencé à dessiner aux Frigos et colle désormais dans tout le quartier ses nounours roses tout mignons ou qui montrent parfois un peu les dents…

Vue de la rue avec plusieurs petites oeuvres dont des oiseaux en papiers aluminum perché au dessus des lampadaires, et des oeuvres collées à l'angle du mur
Gilbert Coquelane, Shadee K, A2, Mr Djoul, Agathon

Et puis il y a les oiseaux bien cachés de Gilbert Coqalane en papier aluminium, perchés en haut des lampadaires de la rue Hélène Brion aux abords de la galerie Mathgoth qui l’accompagne. Il paraît qu’il y a d’autres bestialus de toutes sortes dans le quartier ! Envoyez-nous des photos de ceux que vous avez repérés !!

Petites oeuvres collées à l'angle d'un mur.
A2, Mr Djoul, Shadee – Maison des Projets de la SEMAPA

J’espère que cet article vous aura donné envie d’aller découvrir ce quartier et bien sûr, d’autres articles sont en cours concernant le 13e ! Et si les projets d’architecture et d’urbanisme de Paris Rive Gauche vous intéresse, n’hésitez pas à passer à la Maison des Projets de la SEMAPA sur les quais devant l’Ecole d’Architecture Paris Val de Seine. Quelques petites œuvres s’y cachent d’ailleurs...

Si vous vous découvrez une passion soudaine pour le street art et souhaitez partir en chasse au trésors dans Paris et ailleurs, nous vous avons concocté un article spécial pour vous aider à découvrir qui se cache derrière les œuvres que vous rencontrerez au cours de vos balades !

Au fait, le squelette de ROA est un chat 😉

© toutes les photos de cet article sont d’Invisible Walls.

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Un quartier en construction : Paris Rive Gauche dans le 13e arrondissement”

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